AU CŒUR DU CHANTIER SUR LES RÉSISTANCES ANTICOLONIALES

16 Oct 2026 08:10 | Compte rendu | Sciences politiques

AU CŒUR DU CHANTIER SUR LES RÉSISTANCES ANTICOLONIALES

Sakété veut reprendre la main sur son histoire au-delà des récits établis

L’histoire des résistances anticoloniales dans les territoires Nagot et Holli a occupé une place centrale dans les échanges organisés à l'hôtel de ville de Sakété le mercredi 30 septembre 2026 autour de l’ouvrage du Professeur Comlan Julien HADONOU. À travers cette étude consacrée à la période 1890-1920, l’auteur revient sur les transformations politiques et sociales provoquées par l’expansion coloniale française, mais aussi sur les différentes formes de réaction développées par les populations locales. L’ouvrage s’attarde notamment sur la révolte de Sakété de 1905 et sur les résistances dans le Hollidjè. Il met en lumière des acteurs, des événements et des mécanismes de résistance longtemps restés en marge des récits historiques dominants. La démarche revendiquée par l’auteur repose sur une approche à la fois historique et sociale, attentive aux archives, aux témoignages et aux réalités vécues par les populations.

En effet, les discussions suscitées par la présentation du livre ont rapidement dépassé le seul cadre de l’ouvrage pour interroger la manière dont l’histoire des résistances anticoloniales a été produite, conservée et transmise. Le Professeur François Adébayo ABIOLA, membre de l’ANSALB et Coordonnateur du Programme RÉÉCRITURE DE L’HISTOIRE DU BÉNIN, a insisté sur la nécessité de réexaminer certains faits historiques à partir de sources diversifiées. Pour lui, l’histoire est certes le récit des événements passés, mais la question demeure de savoir qui raconte ces événements, à partir de quelles sources et dans quels objectifs. Cette réflexion rejoint directement l’approche développée dans l’ouvrage présenté. Le travail historique ne saurait, selon les échanges, se limiter à la consultation des documents administratifs produits durant la période coloniale. Les témoignages, les traditions orales, les traces matérielles, les lieux de mémoire et les recherches de terrain peuvent également contribuer à documenter les événements. Le Professeur ABIOLA a notamment évoqué plusieurs investigations conduites autour de lieux et de récits conservés dans la mémoire locale de Sakété. Certaines traditions orales, confrontées ensuite à des indices matériels ou documentaires, peuvent constituer des points de départ pour de nouvelles recherches. Cette démarche appelle toutefois, a-t-il souligné dans son intervention, à la prudence et à la vérification : le témoignage oral doit être confronté aux autres sources disponibles.

Sakété et la mémoire de la résistance de 1905

La révolte de Sakété de 1905 constitue l’un des principaux épisodes étudiés dans l’ouvrage du Professeur HADONOU. Les échanges ont permis de replacer cet épisode dans une réflexion plus vaste sur les rapports entre domination coloniale, résistances locales et mémoire collective. Le Maire Alexis ONIYOGOU a, pour sa part, présenté la valorisation de cette mémoire comme un enjeu pour la commune. Il a rappelé que les racines de Sakété se trouvent notamment dans son histoire, ses cultures, ses langues, ses cultes et dans les trajectoires de ceux qui ont résisté à la domination coloniale. L’édile a particulièrement évoqué la mémoire du Roi Adélou Bi Odjo, présentée dans les échanges comme celle d’une figure insuffisamment connue de l’histoire locale. Il a salué le travail entrepris pour documenter cette mémoire et faire connaître davantage les acteurs de la résistance. Pour le Maire, la réécriture de l’histoire ne signifie ni effacement ni invention. Elle doit plutôt procéder d’un travail méthodique visant à vérifier les faits, à croiser les sources et, lorsque les éléments disponibles le permettent, à rétablir des noms, des lieux et des événements dans leur contexte historique.

Archives, tradition orale et recherche de terrain

L’un des enseignements majeurs de la rencontre réside dans la place accordée au croisement des sources. Les interventions ont fait ressortir la complémentarité entre les documents écrits et les traditions orales. Les témoignages conservés par les familles, les chefferies, les notables et les détenteurs de la mémoire traditionnelle peuvent orienter les chercheurs vers des pistes qui nécessitent ensuite des vérifications documentaires et matérielles. Cette approche a également été illustrée par les investigations évoquées autour de certains lieux de Sakété. Des appellations transmises dans la population, des récits concernant les événements anticoloniaux et des traces matérielles ont été présentés comme autant d’éléments susceptibles d’alimenter la recherche. Le principe défendu au cours de la rencontre est donc celui d’une histoire construite à partir du dialogue entre plusieurs catégories de sources. L’écrit et l’oral ne sont pas présentés comme deux systèmes concurrents, mais comme des matériaux susceptibles de se compléter dans la reconstitution du passé.

De la recherche à l’école

La transmission de cette histoire aux jeunes générations a constitué un autre axe important des échanges. Le Maire Alexis ONIYOGOU a annoncé la volonté de la commune de faciliter la poursuite des enquêtes historiques en mettant les chercheurs en relation avec les chefferies, les notables et les détenteurs de la tradition orale. La municipalité entend également travailler sur la valorisation des lieux de mémoire et sur leur inscription dans les dispositifs éducatifs et culturels locaux. Cette orientation rejoint les démarches engagées avec le monde éducatif. L’objectif évoqué est de mieux faire connaître aux élèves l’histoire de leur territoire et, à terme, de favoriser la prise en compte de certains épisodes de l’histoire locale dans les apprentissages. La mémoire de Sakété pourrait ainsi sortir du seul cercle des chercheurs et des spécialistes pour entrer davantage dans les écoles, les bibliothèques et les espaces publics de la commune.

La toponymie comme support de mémoire

La question des noms de rues et des espaces publics a également occupé une place importante dans les échanges. Le Professeur ABIOLA et les responsables locaux ont évoqué la possibilité de donner à certains lieux des noms rappelant des personnalités ou des événements liés à l’histoire de Sakété. Pour le maire, la toponymie peut devenir une forme de transmission permanente de l’histoire. Les noms inscrits sur les rues, places et autres espaces publics pourraient ainsi constituer, selon cette approche, autant de repères permettant aux habitants de connaître les figures et les événements qui ont marqué leur territoire. La Mairie a indiqué qu’elle entendait étudier avec la délégation scientifique la désignation de certaines places publiques et porter auprès du ministère compétent une demande relative à la réfection d’une ancienne école coloniale située à proximité d’un lieu présenté comme important dans l’histoire de la lutte anticoloniale.

Thiaroye, autre volet de la mémoire

Le chantier évoqué à Sakété ne se limite pas aux résistances locales. La délégation de l’ANSALB a également rappelé l’importance du massacre de Thiaroye 44 et du sort des soldats dahoméens concernés par cet épisode de l’histoire coloniale. Cette dimension constitue l’un des axes du travail présenté par le Programme Réécriture de l’Histoire du Bénin. La volonté affichée est de documenter la participation des Dahoméens à ces événements et de contribuer à leur reconnaissance dans la mémoire nationale. La démarche s’inscrit ainsi dans un mouvement plus large de recherche consacré aux expériences africaines de la période coloniale, avec une attention particulière accordée aux trajectoires individuelles et collectives souvent restées en marge des récits historiques classiques.

Une collaboration annoncée entre chercheurs et commune

Au terme de la rencontre, le Maire Alexis ONIYOGOU a décliné trois engagements de la municipalité. La Mairie entend d’abord faciliter la poursuite des enquêtes en favorisant les contacts entre les chercheurs et les détenteurs locaux de la mémoire. Elle prévoit ensuite d’étudier avec la délégation scientifique la question de la dénomination de certains espaces publics et de soutenir les démarches relatives à la valorisation d’un ancien site scolaire colonial. Enfin, les ouvrages issus de ce travail historique devraient être mis à la disposition des écoles, des jeunes et des bibliothèques de la commune. La Mairie envisage également la création d’un rendez-vous annuel consacré à cette mémoire.

Au-delà de la présentation du livre du Professeur Comlan Julien HADONOU, la rencontre de Sakété aura ainsi permis de poser les bases d’un dialogue entre recherche historique, mémoire locale, éducation et action communale. Le chantier reste ouvert : il s’agit désormais de documenter davantage les faits, de confronter les sources, de préserver les témoignages et de transformer progressivement cette matière historique en supports accessibles aux générations actuelles et futures.