INTELLIGENCE ARTIFICIELLE AU CHEVET DES SOINS DE SANTÉ PÉRIPHÉRIQUES

20 Jul 2026 04:07 | Compte rendu | Sciences techniques

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE AU CHEVET DES SOINS DE SANTÉ PÉRIPHÉRIQUES

L'ANSALB ouvre le débat sur les opportunités dans le système béninois

(Le dessin d'un nouveau visage des soins de santé)

Et si l'intelligence artificielle devenait le nouveau médecin de proximité des communautés les plus éloignées ? Et si les algorithmes permettaient enfin de combler le déficit criant de personnels de santé et de rapprocher les soins spécialisés des populations rurales ? Ces questions, qui relevaient encore hier de la science-fiction, ont trouvé des réponses concrètes le vendredi 19 juin 2026 à l'Institut des Sciences Biomédicales Appliquées de Cotonou, à l'occasion du traditionnel « Vendredi de l'Académie » organisé par l'Académie Nationale des Sciences, Arts et Lettres du Bénin (ANSALB). Chercheurs, universitaires, médecins, spécialistes du numérique et décideurs publics y ont exploré les perspectives offertes par l'intelligence artificielle pour transformer le système de santé béninois, notamment au niveau périphérique, considéré comme le premier rempart de la prise en charge sanitaire.

Un système de santé sous pression

Le diagnostic posé par les différents communicateurs est sans appel. Le niveau périphérique du système sanitaire béninois, organisé autour de 34 zones sanitaires desservant chacune entre 100 000 et 200 000 habitants, continue de faire face à d'importants défis structurels. Le Professeur Blaise AHYIVI, Pédiatre et académicien, a rappelé les nombreuses contraintes qui fragilisent encore l'offre de soins : insuffisance du personnel qualifié, infrastructures parfois inadaptées, difficultés de gouvernance locale et faiblesse des systèmes de collecte et de remontée des données sanitaires. Quelques chiffres illustrent l'ampleur du défi : le Bénin ne dispose que de 2,4 médecins et de 5,4 infirmiers pour 10 000 habitants, un ratio largement en deçà des standards recommandés au niveau international. Pourtant, des initiatives communautaires remarquables continuent de porter le système à bout de bras. C'est notamment le cas de la Zone Sanitaire Adjarra-Avrankou-Akpro-Missérété (ZS3A), qui s'appuie sur 18 Agents de Santé Communautaires Qualifiés et 564 relais communautaires pour couvrir une population de plus de 466 000 habitants. Face à ces réalités, l'intelligence artificielle apparaît désormais comme une opportunité historique.

Pour le Docteur Modupè AGUEH Mc Cracken, Gynécologue-obstétricienne et membre du Collège de l'Autorité de Régulation du Secteur de la Santé, l'IA ne doit pas être perçue comme un substitut aux professionnels de santé, mais comme un puissant outil d'aide à la décision. « Le défi repose sur notre capacité à interconnecter des centaines de sites publics et privés en un système d'information continu au service de chaque patient », a-t-elle expliqué. Le Bénin dispose déjà de fondations numériques solides à travers le Système National d'Information et de Gestion Sanitaire (SNIGS) et la plateforme DHIS2. Ces infrastructures ouvrent la voie à l'intégration de solutions innovantes : télémédecine, assistance au diagnostic, outils de prédiction sanitaire, systèmes d'alerte précoce ou encore interfaces vocales en langues nationales. L'ambition est claire : mettre la technologie au service de l'équité sanitaire.

« ELLES » et « FertiCheck » : quand l'innovation parle africain

L'un des temps forts de cette rencontre scientifique a été la présentation de solutions numériques développées pour répondre aux réalités africaines. La première, baptisée « ELLES », a été présentée par sa fondatrice, le Docteur Viviane OKE. Lauréate du « UNFPA Selfcare Challenge », cette application accompagne les femmes tout au long de leur vie reproductive à travers le suivi du cycle menstruel, la prévention des cancers féminins, le soutien à la santé mentale et la téléconsultation. Déjà expérimentée dans des zones périphériques confrontées à des défis sécuritaires, cette solution illustre le potentiel de la santé numérique pour rapprocher l'expertise médicale des populations les plus vulnérables. Autre innovation remarquée : « FERTI » et son outil gratuit « FertiCheck », présentés par le Docteur Zayd OLATOUNDJI. Dans une région où l'infertilité touche près d'une femme sur quatre et où le diagnostic peut prendre plusieurs années, l'application permet désormais d'effectuer un auto-bilan en cinq minutes seulement, avant de proposer un parcours de soins personnalisé conforme aux recommandations internationales. Une avancée majeure pour la démocratisation de la santé reproductive.

Des innovations locales au service de la résilience sanitaire

Le Professeur Ismaïl LAWANI a, pour sa part, présenté plusieurs innovations développées au Bénin, notamment « GESCAT », un assistant intelligent de gestion des catastrophes et crises sanitaires au niveau périphérique, ainsi que « PaSiMed », un patient simulé intelligent destiné à renforcer la formation continue des professionnels de santé. Ces solutions démontrent la capacité de la recherche béninoise à produire des réponses adaptées aux besoins locaux.

L'éthique et la souveraineté numérique comme lignes rouges

Si les perspectives offertes par l'intelligence artificielle suscitent un réel enthousiasme, les experts ont également insisté sur les précautions indispensables à son déploiement. Protection des données à caractère personnel, sécurité des patients, régulation des algorithmes et souveraineté numérique figurent parmi les principaux défis à relever. Pour les participants, l'Afrique ne peut se contenter d'importer des technologies conçues ailleurs sans développer ses propres solutions, adaptées à ses réalités sanitaires, sociales et culturelles.

En clôturant cette édition du « Vendredi de l'Académie », la Commission permanente Santé de l'ANSALB a lancé un appel à l'accélération de la recherche, au renforcement de la collaboration entre secteurs public et privé et à l'intégration progressive de l'intelligence artificielle dans les politiques publiques de santé. Le message est sans ambiguïté : au Bénin, l'intelligence artificielle n'est plus une simple promesse technologique. Elle est en train de devenir un instrument de justice sociale, un levier de réduction des inégalités sanitaires et un outil de transformation profonde du système de soins.

La médecine de demain s'écrit déjà dans les laboratoires, les centres de santé et les communautés béninoises. Et cette médecine-là pourrait bien avoir, en plus du stéthoscope, la puissance de l'algorithme.

Cel-Com / ANSALB